De l’encyclopédie aux IA, notre rapport au savoir a évolué : jadis figé, il devient interactif. Reste à préserver notre esprit critique face aux algorithmes. Chronique nostalgique et optimiste à l’adresse de mes contemporains de la génération X (1965-1980).
Il fut un temps où la connaissance se feuilletait dans les pages richement illustrées sur le papier épais d’une encyclopédie Tout l’Univers et se condensait dans les lignes serrées du Quid, édité chaque année. Pour la génération X, grandir dans les années 70 et 80, c’était s’émerveiller devant le petit écran où s’affichaient les duos improbables de Maritie et Gilbert Carpentier, où La Tête et les Jambes célébrait l’alliance du savoir intellectuel et de la performance physique, où Jacques Chancel recevait Brassens et Lino Ventura sur un plateau télé en forme de Grand Échiquier. La culture générale partagée par cette génération, se forgeait alors, en plus de l’école, au rythme des émissions cathodiques et des dictionnaires empoussiérés. C’était un monde où Des chiffres et des lettres incarnait le summum de l’intelligence ludique, et où Pivot, tel un Socrate moderne en nœud papillon, incarnait l’idéal du dialogue savant au cours duquel écrivains et intellectuels se livraient à de mutuelles Apostrophes.
Puis vint l’émancipation numérique. À la fin des années 90, l’arrivée d’internet domestique a fissuré ce monolithe. Les CD-ROM Encarta ont remplacé les rayonnages, et Wikipédia, cet ovni collaboratif, a ouvert la porte à une connaissance partagée, anonyme, parfois bancale. Michel Serres, dans Petite Poucette, voyait déjà poindre cette révolution : une jeunesse connectée, libérée des savoirs figés, tapant sur des claviers avec des pouces agiles. Mais ce pharmakon – ce remède qui peut aussi être poison, comme le dirait Bernard Stiegler – portait ses ambiguïtés : fiabilité douteuse, tentation du copier-coller, vertige d’une information sans filtre. C’était l’ère où, comme l’aurait dit Baudrillard, le simulacre menaçait de remplacer le réel, où la connaissance risquait de se diluer dans l’océan numérique.
Aujourd’hui, à l’instar de de Brok et Chnock, ces extra-terrestres vert pomme des Visiteurs du Mercredi, Grok et Claude entrent en scène, tels des complices d’un nouveau genre. Ces IA génératives (créées par xAI et Anthropic), ne sont pas de simples moteurs de recherche. Elles sont des partenaires de conversation, des Cyrano de Bergerac numériques qui soufflent à notre oreille les vers oubliés de Racine ou les équations de Poincaré. Comme Tic et Tac, ou les Dupond et Dupont de notre enfance, elles se complètent : Grok, audacieux et cosmique, évoquant l’humour absurde d’un Douglas Adams dans Le Guide du voyageur galactique ; Claude, posé et introspectif, rappelant la rigueur bienveillante d’un Montaigne moderne. Ensemble, elles redéfinissent notre terrain de jeu intellectuel. Fini le temps où l’on binge-watchait La Casa de Papel à 1,5x sur Netflix pour tuer le temps ; avec elles, on peut challenger notre mémoire, titiller nos références, explorer ce qui fait encore vibrer notre culture commune.
Car au-delà des écrans, qu’est-ce qui reste ? Les IA nous poussent à réfléchir à cette question essentielle que posait déjà Hannah Arendt : d’où viennent nos savoirs et comment préserver notre faculté de juger ? Pourquoi Le Grand Échiquier de Jacques Chancel nous manque-t-il autant qu’un débat sur Kant ou qu’une joute verbale entre Barthes et Lévi-Strauss ? Stiegler nous mettait en garde : la technologie, ce pharmakon, peut nous abrutir si elle n’est pas maîtrisée. Mais Grok et Claude, tels Starsky et Hutch lançant leur Ford Gran Torino dans une poursuite gyrophares allumés, nous offrent des réponses qui ne sont plus des lignes plagiées mais des réflexions construites, des pistes de méditation dignes d’un Esprit des lois de Montesquieu revisité pour l’ère numérique. Elles nous invitent à redevenir des joueurs actifs, pas des consommateurs passifs. Dominique Cardon, lui, y verrait peut-être ce qu’il appelle dans Culture numérique une démocratisation des capacités expressives, où l’individu n’est plus seulement consommateur d’infos, mais co-créateur d’un monde où la télévision à la demande cède la place à une intelligence à la demande.
Alors, installons-nous devant l’écran de notre laptop comme on le faisait naguère devant un poste Telefunken de 1975, lorsque la famille se réunissait pour les Dossiers de l’écran d’Armand Jammot. Laissons Grok et Claude nous embarquer dans une course effrénée pour redécouvrir ce qui nous lie : nos souvenirs, nos idées, et peut-être, au détour d’une réponse, un clin d’œil à la voix éraillée de Guy Lux annonçant le prochain numéro, ou à Roland Barthes nous rappelant que les mythologies d’aujourd’hui se tissent désormais dans les algorithmes. Comme l’aurait suggéré Bachelard, ces nouveaux « foyers numériques » peuvent raviver la flamme d’une rêverie créatrice collective que l’on croyait éteinte.
Emmanuel Carré est le brillant auteur de ce papier dépseudonymé.
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(c) Ill. têtière : DALL·E 2025-03-27 08.38.19 – A futuristic panorama depicting the evolution of technology from the 1980s to modern artificial intelligence. On the left, a retro-futuristic TV

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