Pølitique

Piñata Nation : la République fait un carton

À Mulhouse, une piñata voiture de police déclenche enquête et polémique. Mythe, marché et pouvoir s’affrontent autour d’un simple objet en carton.

À Mulhouse, une piñata voiture de police déclenche enquête et polémique. Mythe, marché et pouvoir s’affrontent autour d’un simple objet en carton.

Une voiture de police en papier mâché, des étudiantes masquées, quelques coups de bâton et des coupures de presse s’échappant d’un ventre creux : il n’en fallait pas davantage pour déclencher une affaire d’État. À Mulhouse, fin janvier 2026, une piñata a suffi à mobiliser maire, préfet, ministres et plateaux télé. La France découvre qu’un objet d’anniversaire peut devenir un symptôme politique. Il fallait bien qu’un jour le bâton du carnaval frappe la carrosserie de la Ve République.

Le carton qui fait trembler l’État

La scène est connue. À la Haute École des arts du Rhin, à Mulhouse, dans le cadre d’un workshop consacré à « la fête comme lieu d’émancipation », des étudiantes, yeux bandés, détruisent une piñata en forme de voiture de police. De son ventre s’échappent des coupures de presse recensant des violences policières, de Zyed Benna et Bouna Traoré à Nahel Merzouk. Une adjointe filme, transmet à la maire Michèle Lutz. Article 40 déclenché. Procédure. Enquête pour « outrage ». Le préfet s’en mêle. Les ministres commentent. La fachosphère s’enflamme.

La piñata, objet creux, devient objet plein. Plein d’affects, plein de symboles, plein de fantasmes. Roland Barthes aurait savouré la scène : le carton devient mythe. On ne voit plus un dispositif carnavalesque hérité de traditions chinoises, ibériques et latino-américaines ; on voit une attaque contre la Nation. Le signe « voiture de police en papier mâché » glisse du registre ludique au registre sacré. La République, apparemment, a désormais des idoles en carton.

Carnaval contre ordre public

Le carnaval, rappelle Mikhaïl Bakhtine, est le moment où l’ordre se renverse, où le bas prend le haut, où l’on brûle les effigies et moque les puissants. Il ne s’agit pas d’une parenthèse anodine, mais d’un dispositif symbolique de régulation : la société se défoule pour mieux se reconduire. La piñata appartient à cette logique. On frappe un simulacre, on libère des bonbons, on rit.

À Mulhouse, le bonbon est devenu tract. Le sucre, coupure de presse. Le jeu, commentaire politique. Le geste n’est pas nouveau : brûler un mannequin, fracasser une effigie, c’est une grammaire universelle de contestation. Ce qui change, c’est la vitesse de la réaction. Moins d’une heure après la performance, la police est là. Le pouvoir ne supporte plus d’être figuré comme cible, même de carton.

Il y a dans cette affaire quelque chose de symptomatique. L’ordre ne tolère plus le simulacre de sa propre fragilité. Une voiture en papier mâché devient « outrage ». La matérialité du carton, pourtant fragile, se charge d’une densité juridique. Comme si la symbolique avait cessé d’être un espace de jeu pour devenir un territoire à défendre.

L’Amazonie de la répression

Ironie suprême : ces piñatas « voitures de police » sont en vente libre sur Amazon, Leroy Merlin et autres plateformes. Vingt-huit euros, livraison incluse. Des clients ravis. Personne ne déclenche l’article 40 contre le géant du commerce en ligne.

Le marché vend sans trouble ce que l’État ne supporte pas en performance. Voilà le paradoxe contemporain : la marchandise peut tout représenter, mais l’art ne peut plus tout signifier. Jean Baudrillard l’avait annoncé : dans la société de consommation, le signe circule librement tant qu’il reste inoffensif, intégré au circuit marchand. Dès qu’il sort du flux pour devenir critique, il redevient dangereux.

La piñata sur Amazon est un produit. La piñata aux Beaux-Arts est un discours. Ce n’est pas le carton qui inquiète, c’est l’énonciation.

La pinata comme miroir des violences symboliques

Ce qui frappe dans l’affaire, ce n’est pas la violence du geste — frapper du papier — mais la violence de la réaction. Appels téléphoniques harcelants, pressions policières, demandes d’identités, accusations d’idéologie « gangrénée ». Une école d’art transformée en scène de quasi-crime.

Pierre Bourdieu parlait de violence symbolique pour désigner ces formes de domination qui s’exercent sans fracas apparent, mais qui assignent chacun à sa place. Ici, la piñata retourne la violence : elle met en scène des violences policières documentées. Elle matérialise un débat. Et c’est ce retournement qui dérange.

Une enseignante parle de « violence retournée ». La formule est juste. On tape sur un symbole pour parler de coups réels. Le pouvoir, lui, se concentre sur le symbole pour éviter le réel. L’objet creux révèle un vide plus inquiétant : celui d’un débat public saturé d’indignation sélective.

De ACAB à APAB : le slogan en sucre

Dans la boucle WhatsApp des écoles d’art, le mot d’ordre circule : APAB, « All Piñatas Are Beautiful ». Détournement ironique du slogan ACAB. La piñata devient mignonne, presque kawaii. Le conflit se déplace dans l’esthétique.

Nous sommes entrés dans une époque où les luttes se jouent aussi sur la surface des signes. La piñata est photogénique. Elle circule sur Instagram. Elle s’éventre en vidéo. Elle devient virale. Guy Debord n’aurait pas été surpris : la société du spectacle absorbe la contestation, la transforme en image, puis la rejette comme scandale.

Le carnaval des écoles outragées, de Rennes à Marseille, produit à la chaîne des voitures de police en carton. Répétition. Sérialité. La contestation adopte les codes de la production industrielle. Comme si Warhol s’était invité dans les ateliers.

Une République à fleur de papier

Pourquoi une piñata provoque-t-elle une telle crispation ? Parce qu’elle touche à la représentation. La police, dans l’imaginaire d’État, est un pilier. La représenter comme objet à fracasser, même fictivement, revient à fissurer une sacralité.

Mais le propre d’une démocratie mature n’est-il pas d’accepter la satire, la caricature, l’effigie brûlée ? L’affaire révèle moins une haine de la police qu’une hypersensibilité du pouvoir à toute mise en scène critique. Nous sommes dans une République à fleur de papier, où le carton semble plus fragile que la confiance.

La piñata n’est pas un délit. C’est un miroir. Elle montre un État qui redoute le jeu symbolique, un marché qui vend tout sans état d’âme, une jeunesse artistique qui tente encore d’ouvrir des espaces de parole.

On peut saisir le bâton pour frapper du carton. On peut saisir le code pénal pour frapper des étudiants. La question n’est pas juridique, elle est culturelle : que supporte encore la démocratie comme espace de fiction critique ?

La piñata, au fond, est un test. Un test de solidité. Le carton a cédé. Reste à savoir ce qu’il en est du reste.

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(c) Ill. cottonbro studio

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