Pølitique

La démocratie en footing fractionné

Le "syndrome du coureur" frappe toute la classe politique : chacun se croit en avance, accélère inutilement et gouverne un réel mal évalué, dans une course imaginaire.

Le « syndrome du coureur » frappe toute la classe politique : chacun se croit en avance, accélère inutilement et gouverne un réel mal évalué, dans une course imaginaire.

Il existe des pathologies politiques qui ne figurent dans aucun DSM, mais dont les effets sont pourtant parfaitement observables à l’œil nu, à condition de ne pas courir soi-même. Le « syndrome du coureur » – appelons-le provisoirement ainsi, en attendant sa labellisation par quelque institut d’expertise subventionné – consiste à regarder l’autre en mouvement et à le juger immédiatement plus lent que soi. Cette sous-estimation déclenche mécaniquement une sur-estimation de sa propre vitesse, puis une accélération non maîtrisée destinée à « doubler » un adversaire qui, bien souvent, n’avait ni ralenti ni même conscience d’être engagé dans une course.

Appliqué au champ politique, le syndrome est ravageur. Il transforme l’action publique en jogging anxieux, la décision en sprint permanent, et la lucidité en variable d’ajustement. La politique devient une question de rythme perçu, non de trajectoire réelle.

Le syndrome du coureur (sur le tapis roulant de l’Assemblée)

Run Like Hell est un morceau sur la panique, la fuite en avant, la perte de contact avec le réel. Dans The Wall, il accompagne un moment de bascule autoritaire, paranoïaque, où le mouvement n’est plus un choix mais une nécessité compulsive. On ne court pas pour avancer, on court parce qu’on croit être poursuivi.

À droite comme à gauche, au centre comme dans les marges respectables, les figures politiques françaises semblent courir les unes à côté des autres, chacune persuadée que les autres traînent, tergiversent, s’épuisent ou s’effondrent. Marine Le Pen accélère le pas à chaque faux mouvement supposé de la droite classique, persuadée qu’elle est « prête » quand les autres seraient essoufflés par leurs contradictions. Jean-Luc Mélenchon, lui, sprint à chaque micro-avance idéologique perçue chez ses concurrents de gauche, convaincu que l’histoire est toujours à deux foulées de lui, pourvu qu’il hausse encore le ton et le tempo.

À droite, Éric Ciotti court après une droite qu’il juge trop lente à comprendre l’époque, quand Laurent Wauquiez court après Ciotti qu’il imagine déjà essoufflé, pendant que les deux accélèrent en réalité dans le vide. À gauche, les dirigeants socialistes courent pour rattraper une radicalité qu’ils croient en avance, tout en étant dépassés par une réalité électorale qu’ils ne regardent plus.

Personne ne s’arrête. Personne ne regarde le paysage. Tout le monde accélère.

La mauvaise évaluation comme moteur politique

Ce syndrome repose sur une erreur cognitive classique, bien documentée par la psychologie sociale : le biais de supériorité illusoire, cousin du fameux effet Dunning-Kruger. Chacun se pense plus lucide, plus rapide, plus en avance que l’autre. En politique, cette illusion devient structurelle. Elle est renforcée par les sondages instantanés, les chaînes d’info en continu, les réseaux sociaux, qui transforment la moindre variation en preuve d’accélération ou de décrochage.

Or, comme l’avait déjà noté Tocqueville, la démocratie souffre moins d’un excès d’ambition que d’un excès de comparaison. On ne gouverne plus à partir du réel, mais à partir de l’image que l’on se fait du mouvement des autres. La politique devient un jeu de miroirs déformants où chacun court après un reflet.

Stress et décisions saccadées

Le quotidien politique, dès lors, est fait de stress, de coups de menton, de propositions précipitées, d’annonces performatives. On accélère le travail parlementaire, on durcit les discours, on radicalise les positions, non parce que la situation l’exige, mais parce que l’on croit l’autre en train de prendre de l’avance. La réalité sociale, économique, géopolitique est évaluée à travers cette grille faussée.

Hannah Arendt rappelait que l’incapacité à juger correctement le réel est toujours le prélude à des catastrophes politiques. Ici, la catastrophe est plus sournoise : une agitation permanente qui donne l’illusion de l’action, mais produit surtout de l’épuisement collectif. La France ne va pas trop lentement ; elle est gouvernée comme si elle était en retard sur une course imaginaire.

Nervous Breakdown n’est pas une chanson sur la vitesse, mais sur l’incapacité à s’arrêter, à évaluer, à penser hors de la pression permanente. C’est le morceau de la saturation mentale, de l’emballement intérieur, de l’ego pris dans une spirale de comparaison et de tension continue.

Politiquement, c’est une bande-son parfaite pour une classe dirigeante en état de stress chronique, incapable de distinguer urgence réelle et urgence fantasmée. Le chant hurlé, presque désarticulé, renvoie à cette parole politique qui accélère, se radicalise, se durcit, non par lucidité, mais par panique comparative.

Une classe politique en compétition avec elle-même

Le plus ironique est peut-être que tous semblent atteints du même syndrome. Chacun court après un autre qui court lui-même après quelqu’un d’autre. Il n’y a pas de lièvre, pas de ligne d’arrivée clairement définie, seulement une angoisse diffuse de perdre la face, de ne plus être « dans le rythme », de sembler immobile dans un monde qui exige du mouvement constant.

Après quoi courent-ils, alors ? Un fantasme de maîtrise ? Une lubie médiatique ? Leur propre individualité, incapable d’exister sans se mesurer ? Comme le joggeur urbain qui accélère pour dépasser quelqu’un qu’il a lui-même désigné comme rival, le responsable politique moderne court surtout pour ne pas se regarder marcher.

Et pendant ce temps, le réel, lui, reste obstinément immobile.

***

(c) Ill. têtière RUN 4 FFWPU

La bonne pub sur Pr4vd4.net

Commentez cet article de Pr4vd4

Connectez-vous ou inscrivez-vous pour commenter => Se connecter ou s inscrire sur Pr4vd4

Leave a Reply

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

La bonne pub sur Pr4vd4.net
To Top